Journal de bord autour d’un pigment mythique (Partie 3)

Partie 3 : La pâte d’extraction, ou l’art de négocier avec une pierre

Pot de gauche : Le mélange à faire fondre
Pot de droite : Le pigment de lapis lazuli avant extraction
(Crédit : Lapisorium 2026)

Il y a un moment assez étrange dans ce processus.

Un moment où l’on regarde sa poudre de lapis lazuli soigneusement broyée. . . puis où l’on commence volontairement à la mélanger à de la cire chaude, des résines collantes et une pâte qui ressemble progressivement à quelque chose entre une préparation d’apothicaire médiéval et un caramel particulièrement agressif. Mais ça encore un peu de patience, c’est une histoire que je te conterai dans la Partie 4 de ce journal de bord.

Aujourd’hui je te souhaite la bienvenue dans le laboratoire de cuisine, le moment de sélectionner ses précieux ingrédients !


Une recette ancienne… et étonnamment intelligente

La méthode que j’utilise ici est inspirée des procédés décrits par Cennino Cennini, dans Il Libro dell’Arte.

Le principe est simple en apparence :
Utiliser une pâte composée de résines et de cire pour séparer mécaniquement les particules de lazurite des autres composants du lapis lazuli. On parle  » d’extraction graisseuse ».

Simple en théorie.

Dans la pratique ?
Disons que les résines ont parfois leur petit caractère. . .


(Crédit : Lapisorium 2026)

Pourquoi utiliser une pâte grasse ?

Question légitime.

Après tout, pourquoi ne pas simplement broyer la pierre et utiliser directement la poudre ?

Techniquement, c’est possible.
Et d’ailleurs, c’est ce qui a souvent été fait pour des usages plus simples.

Mais lorsqu’on cherche un pigment d’exception, capable de produire ce bleu outremer profond et lumineux, il faut aller plus loin.

Le lapis lazuli est une roche composée de plusieurs minéraux :

  • la lazurite, responsable du bleu
  • la calcite, plus claire
  • la pyrite, aux reflets dorés
  • et parfois d’autres inclusions plus ternes

( Et si je t’apprends quelque chose, c’est que tu n’es pas allé voir la Partie 1 de ce journal donc je t’invite à y aller toute suite !)

L’objectif de l’extraction graisseuse est donc de :

  • retenir les particules indésirables
  • laisser progressivement s’échapper les particules les plus fines et les plus pures de lazurite

Autrement dit :
on ne va pas “fabriquer” un bleu.

On va le trier.


Les ingrédients de la pâte d’extraction

C’est là que la recette devient fascinante.

Car chaque ingrédient possède une fonction très précise.

Mélange de colophane, cire d’abeille et mastic après la pesée
(Crédit : Lapisorium 2026)

🌲 La colophane : la structure

La colophane (= résine de pin) constitue l’ossature de la pâte.

Elle apporte :

  • de la rigidité
  • de la cohésion
  • une certaine résistance dans l’eau chaude

C’est elle qui permet à la pâte de rester stable pendant le malaxage.

Mais attention :
Trop de colophane, et la pâte devient presque jalouse de son bleu.

Elle le garde prisonnier, et bye bye, tu ne retrouveras plus jamais ton bleu que tu auras broyés avec beaucoup d’amour, de souffrance, et de sueurs. . . pendant de longues. . . et longues heures. Oui, vraiment, c’est là que tu pourras pleurer.


🌿 Le mastic : l’équilibre

Le mastic agit comme un régulateur.

Il apporte :

  • de la souplesse
  • de l’élasticité
  • une meilleure homogénéité

Sans lui, la pâte peut devenir cassante ou irrégulière.

Avec lui, elle devient plus flexible. . . et légèrement moins susceptible de se comporter comme une brique résineuse dans l’eau chaude.

Ce qui est plutôt appréciable.


🐝 La cire d’abeille : la plasticité

La cire d’abeille transforme la structure résineuse en une véritable pâte malléable.

Elle permet :

  • le pétrissage
  • le travail manuel
  • l’assouplissement progressif dans l’eau chaude

C’est elle qui rend possible le fameux moment où la pâte commence doucement à “s’ouvrir” pendant l’extraction.

Mais là aussi, l’équilibre est délicat.

Trop de cire :

  • et la pâte devient trop molle
  • avec un risque de contamination du pigment (Hum. . . de la cire d’abeille sur tes jolis peintures !)

Pas assez :

  • et le malaxage devient une là aussi une séance de négociation physique avec une masse compacte et franchement peu coopérative.

Les précieuses petites boulettes prête pour l’extraction
(Crédit : Lapisorium 2026)

Une question d’équilibre

Tu l’auras donc compris, ce qui est fascinant dans cette recette, c’est qu’il n’existe pas vraiment de formule universelle, tout est une question d’équilibre.

Chaque atelier, historiquement, adaptait :

  • selon la qualité des résines
  • selon la pierre utilisée
  • selon la température
  • et probablement selon son niveau de patience du jour

La pâte idéale doit être :

  • suffisamment ferme pour rester cohérente dans l’eau chaude
  • suffisamment souple pour libérer progressivement la lazurite

En résumé :
Elle doit accepter de relâcher le bleu. . . sans se désintégrer au passage. Ce qui, honnêtement, relève déjà d’un très beau compromis.


Et ensuite ?

Une fois la pâte prête, commence l’étape la plus fascinante du processus : le malaxage dans l’eau chaude. Mais ça on a dit que c’était pour une autre fois . . .


Nina
Alchimiste du Lapisorium ✨

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