Godets en bois : souvenir ou avenir ?

Il y a des objets qui ne sont jamais tout à fait de simples outils. Mes premiers godets en bois font partie de ceux-là.
Quand je les regarde aujourd’hui, dans l’atelier, au milieu de tout ce qui s’est ajouté depuis — les godets en céramique, les nouveaux pigments, les projets qui s’accumulent en file indienne comme un miroir un peu farfelu de tout ce qu’il y a dans ma tête — je ne peux pas m’empêcher d’y revoir autre chose qu’un simple contenant de peinture. Je revois l’excitation. La rêverie de l’aboutissement. La fierté immense d’être arrivée au bout d’un projet que j’avais mis tant de temps à faire naître : une aquarelle écologique, artisanale, durable, fabriquée à la main depuis la pierre jusqu’au godet, mais attention pas comme tout le monde, moi j'aime le bois, je les veux en bois.
C’étaient mes tout premiers. Et quelle fierté d’y arriver.

Le poids d’un souvenir
Aujourd’hui, cette affection est toujours là, intacte. Mais elle s’accompagne d’une autre sensation, plus ambiguë : ces petits godets en bois ressemblent à la Nina d’il y a deux ans. Ce qui est, si j’y réfléchis, plutôt logique — on grandit, on change de matière, on affine sa pratique. Alors je me retrouve partagée. Faut-il les garder dans la boutique, aux côtés des céramiques ? Ou les laisser disparaître doucement, comme on referme un premier chapitre pour mieux écrire le suivant ?
Il y a aussi une réalité bien plus concrète, presque triviale : les godets en bois sont environ trois fois plus grands que les godets classiques ou que mes céramiques. Ils sont pensés pour un travail d’atelier, pas pour un carnet glissé dans un sac en extérieur. Leur taille les ancre dans un usage sédentaire — quand tout, dans ma pratique et dans ce que j’aime chez mes godets céramiques, tend vers la mobilité, le voyage, l’usage nomade.

L’objet sacré, ou la fonction sacrée ?
Et pourtant. Beaucoup d’artistes qui ont testé et adopté ces godets en bois ont résolu ce problème d’une façon qui me touche particulièrement : ils les glissent dans une boîte en métal, au milieu des pinceaux, des crayons, des gommes — comme n’importe quel autre outil de la boîte. Et c’est très bien ainsi.
Il y a même quelque chose d’assez joyeux dans cette désacralisation. Le godet n’est plus un objet qu’on idéalise, qu’on pose sur une étagère comme une pièce précieuse qu’on n’ose pas abîmer. Il devient un outil de travail, transporté, usé, vivant. Et c’est précisément dans cet usage qu’il devient précieux — pas dans sa préservation.
La peinture, finalement, ne se sacralise pas dans l’objet lui-même, mais dans tout ce qu’il permet de réaliser. Dans les carnets qu’il remplit, les voyages qu’il traverse, les paysages qu’il capture au détour d’une pause. C’est une idée que j’aime énormément — peut-être parce qu’elle résonne avec tout ce que j’essaie de construire avec Lapisorium depuis le début : des objets qui ont une âme parce qu’ils servent, pas parce qu’ils sont figés dans une vitrine.

Les joies (ironie) de l’entrepreneuriat artisanal
Ce genre de question — garder ou laisser partir, faire évoluer ou rester fidèle à ses débuts — c’est un peu le lot quotidien de qui entreprend seule. On est seule pour faire. Seule pour tailler, pour poncer, pour faire la peinture, pour graver, pour emballer. Mais on est surtout seule pour réfléchir. Personne à qui demander, dans l’instant, “est-ce que je fais le bon choix ?”. Aucune validation extérieure immédiate, juste cette petite voix intérieure qu’on doit apprendre à écouter sans trop s’y perdre.
Et c’est terriblement difficile de savoir, à un instant T, si on avance dans la bonne direction ou si on fonce droit dans un mur. Il n’y a pas de carte. Juste l’intuition, l’expérience qui s’accumule projet après projet, et cette confiance qu’on doit se forger toute seule, à force d’essais, d’objets ratés et d’objets réussis.
Mais — et c’est peut-être la seule vraie leçon que je peux tirer de ces deux années — ça passe toujours. On ne sait jamais vraiment où l’on va tant qu’on n’y est pas arrivée. Et pourtant, chemin faisant, les choses finissent par trouver leur place. Les projets se répondent les uns aux autres. Les erreurs deviennent des étapes. Et même les objets qu’on pensait dépassés, comme ces petits godets en bois, continuent de raconter quelque chose d’essentiel sur d’où l’on vient.

Alors, passé ou symbole ?
Je n’ai pas encore tranché. Peut-être n’ai-je pas besoin de trancher tout de suite. Peut-être que ces godets en bois n’appartiennent ni tout à fait au passé, ni tout à fait à l’identité actuelle de Lapisorium — mais qu’ils sont, justement, la preuve vivante que Lapisorium a un chemin, une histoire, une évolution. Une origine qu’on n’a pas à renier pour continuer d’avancer.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Le bois ou la céramique ? Le souvenir ou l’usage ?